Penser l’individu ? Sur un nécessaire changement de paradigme, 2.
Par Aldo Haesler, Aldo Haesler est ancien élève de l'École des Hautes Etudes de Saint-Gall, il est professeur de sociologie à l’Université de Caen et chercheur au Centre Maurice-Halbwachs (Cnrs, Ehess, Ens, Caen). Ses travaux portent sur la théorie de l’échange et des relations humaines dans une perspective sociohistorique. Il est l’auteur de Tausch und gesellschaftliche Entwicklung (Saint-Gall, 1983), Sociologie de l’argent et postmodernité (Droz, 1995), (en coll.), du Dictionnaire des risques (Armand Colin 2003), et d'Entrer en relation. Une protosociologie de l'échange (à paraître en 2006 chez Erès).
L’éclipse de la réciprocité.
Le processus de rationalisation si bien décrit par Antoine-Augustin Cournot et Max Weber n’est rien d’autre que la transformation progressive d’institutions génériques (organiques chez Cournot) en institutions organisées (mécaniques, prévisibles, planifiables). La différenciation fonctionnelle entre les deux sphères, progressivement mise en place par l’institution d’une société civile, va tendanciellement mener à l’autonomisation de ces sphères sous l’effet de ce processus. Le travail médiateur de la société civile se fera donc sous des auspices de plus en plus problématiques. L’entrée dans une post-histoire que Cournot avait prévue il y a plus de 150 ans, c’est-à-dire l’avènement d’une société totalement administrée, mettrait fin au désordre des sociétés « historiques »26. Il ne fallait donc pas attendre un essayiste des années 1990 pour constater que le politique, en tant que discours propre de la société civile, était appelé à une fin prochaine.
Qu’est-ce à dire, si nous employons nos concepts ?
Si la fin (au sens propre et au sens figuré du mot) de la relation est la fusion, la finalité de l’institution moderne est l’instauration de cadres auto-référentiels. Plutôt que d’être des obstacles à la fusion, les institutions vont se contenter d’en être des cadres ; des cadres, c’est-à-dire des limites et des protections, à l’intérieur desquelles les relations pourront librement s’épanouir (« intimité encadrée »). C’est dire que les institutions, dans leur marche irrépressible vers un formalisme de plus en plus grand, n’empêcheront plus les fusions relationnelles, mais les encourageront ; en permettront donc le libre exercice dans les cercles de l’intimité, dans les cadres d’une promiscuité juridiquement protégée. Ce qui vaut ainsi pour la vie quotidienne, se retrouve déjà à un niveau plus macroscopique : en instaurant les cadres d’un multiculturalisme purement formel, les pouvoirs publics n’ont fait que renforcer les contractions identitaires en tous genres. Même si l’abandon du modèle jacobin était l’abandon d’une discrimination culturelle inadmissible, il convient d’y voir aussi l’abandon d’un modèle de civilité pour tous. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas d’y revenir, mais d’en mesurer le prix.
Ce prix, nous avons pu le constater à partir d’un terrain sociologique que rien ne prédestinait à de telles conclusions : le passage d’un argent matériel à une monnaie invisible (Haesler, 1995). Les nombreux témoignages et les observations que nous avons pu récolter à ce sujet allaient tous dans le sens d’une dissolution progressive de la norme universelle de réciprocité. Il était certes banal et quelque peu outrancier de dire qu’avec la monnaie invisible nous n’avions plus le sentiment d’un sacrifice lors d’une dépense, mais d’un ajournement ; mais cette figure d’une réciprocité pratique qui allait s’amenuisant à mesure que l’argent perdait de sa matérialité devait par la suite gagner en généralité. L’argument est presque trivial : tant qu’il fallait « casser » une billet de banque, le prix à payer pour obtenir une marchandise était bel et bien considéré comme un sacrifice, alors que la transaction en argent invisible (par paiement électronique : carte, achat sur Internet) remplace ce sacrifice par une procédure technique d’identification et d’autorisation. Certes, le débit se fera dans un avenir proche — nous ne quittons pas la sphère marchande. Mais du fait de cet ajournement du paiement — proche en cela de la procrastination — , l’unité réflexive entre achat et paiement est brisée. Quand nous payons par carte, le sentiment d’avoir sacrifié de la valeur en obtenant la marchandise visée est remplacé par un sentiment de soulagement : le fait d’avoir été « reconnu » par le système de paiement, de pouvoir le quitter en laissant une simple trace de sa solvabilité. Ce glissement du sacrifice à l’innocuité n’est pas anodin, car il nous semble caractéristique pour notre nouvel abord aux institutions. Nous ne nous y rendons plus pour nous y impliquer, pour entrer en interaction avec elles, pour nous y affronter, le cas échéant, mais pour accomplir notre affaire, jouer notre coup, et nous retrancher ensuite dans notre sphère privée (dans l’espace de notre « mono-space », dans les sphères protégées de la circulation). L’achat électronique est donc bien plus qu’une affaire de plus grande commodité ; elle laisse présager une nouvelle forme de rapport social, ou plutôt de rapport socio-technique, d’où la réflexivité, inhérente à tout pratique sociale reposant sur la réciprocité, est étrangement absente.
Si je dis que la modernité s’est constituée dans cette fine frange entre sphère relationnelle et sphère institutionnelle appelée « espace public » (le terme d’Oeffentlichkeit utilisé naguère par Jürgen Habermas est certes plus parlant), espace dans lequel les arguments et les positions se négociaient par voie de réciprocité, il faut bien préciser que ce principe a toujours présidé à toute société humaine. Mais la modernité y a apporté une signification nouvelle — et au creux de cette signification était déjà nichée la raison de sa possible dissolution. L’ancien monde n’était pas exempt de réciprocité, bien au contraire ; dans la circulation des femmes, des biens et des messages, dans l’imposition des statuts, dans les normes du juste et de l’équitable (comme la diakiosyné aristotélicienne), la réciprocité était parfois poussée au-delà du scrupule comptable. Monde de la limite, de la mesure et de la rareté, dans l’ancien monde la réciprocité était le grand ordonnateur des êtres et des choses, mais c’était au nom d’un principe qui échappait à ceux qui devaient le mettre en pratique. Et c’est bien ce qui faisait la violence de ce monde. Ainsi, le cadet d’une famille paysanne qui se contente de sa part (congrue), sans mettre en doute le principe de primogéniture ; ainsi le marchand qui vend à perte, sans discuter le « juste prix » ; ainsi l’évergète dont les largesses décroissent au fur et à mesure du statut social etc. Ce n’est qu’avec la modernité que la réciprocité devient librement négociable. Et elle le devient dans un monde nouveau qui ne connaît plus ces limites. L’équilibre précaire que nous appelons « société » et qui est le fait de la double résistance des relations aux institutions et des institutions aux relations instaurait l’échange profitable à tous les niveaux de la vie sociale — faisant par ailleurs payer aux exclus de la « société » ce double dividende au prix le plus élevé27. Cet échange profitable n’est pas simplement marchand ; il se retrouve, pour ne citer que des exemples disparates, dans le compromis politique, dans le critère de persuasion de nos pratiques discursives, dans les contrats intergénérationnels, dans les normes méritocratiques de la société salariale etc.
Or, il semble que cette phase soit en train de s’achever. Sans nous étendre sur de possibles causes, il se produirait comme une déconnection entre les termes de l’échange. Nous ne pouvons une fois encore que livrer des exemples disparates et impressionnistes : mais existe-t-il vraiment encore un salaire au mérite ? nos caisses de pension conçoivent-elles encore leur santé budgétaire sur le principe que les jeunes d’aujourd’hui auront leurs retraites assurées par les jeunes de demain ? notre pratique discursive dialogique nous fait-elle entendre encore l’argument du partenaire ou n’est-il pas davantage une simple occasion pour souffler un peu entre deux soliloques ? et, finalement, l’art difficile du compromis politique n’est-il pas en train de céder sous l’imposition du coup de force ou du mensonge institué ? Il semblerait donc qu’entre l’adresse et la réponse, l’argument et le contre-argument, le don et le contre-don, l’achat et la dépense, sans parler du droit et de l’obligation28, se produise une progressive déconnection. Chacun jouerait son « coup » (son argument, son joker, son avantage comparé, sa position de force etc.) sans prendre en compte l’attente possible d’autrui. On peut certes appeler cela une « individualisation » et s’intéresser sociologiquement aux prétendus choix qu’effectuerait cet « individu ». Mais c’est se tromper de cible. Car ce qui se meurt dans cette déconnection entre les termes de l’échange, c’est précisément la médiation entre ces termes, c’est-à-dire l’obstacle qui empêchait les relations de fusionner et les institutions de devenir totalitaires.
J’ignore s’il fait bon vivre dans une « gated community ». Il se peut que dans ces cadres, une nouvelle douceur du commerce entre les humains voie le jour. Mais de simplement supposer que la rigueur de ce cadre (l’œil vif du vigile, le cheval de frise, la caméra braquée, les prix d’entrée exorbitants) conditionne la douceur de ce commerce (qui pourra s’épancher dans toutes les formes possibles) ôterait un je-ne-sais-quoi d’essentiel à mon plaisir.
Une sociologie relationnelle qui ne prendrait en compte que cet épanchement serait donc dangereusement naïve29. Son irénisme serait un bref baume au cœur pour tous les accidentés du monde moderne, mais ce baume nous aveuglerait précisément sur cette autre part qu’une telle sociologie ne devrait en aucun cas négliger.
Bibliographie:
Guy Bajoit, (1992), Pour une sociologie relationnelle, Paris, Puf, 1992.
Hans Blumenberg, Die Legitimität der Neuzeit, Francfort, Suhrkamp, 1967.
Célestin Bouglé, Essai sur l’origine des castes, Paris, Puf, 1908.
Pierpaolo Donati, Teoria relazionale della società, Milan, Angeli, 1991.
Louis Dumont, Homme Aequalis I. Genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Paris, Gallimard, 1979.
Mustapha Emirbayer, « Manifesto for a relational sociology », American Journal of Sociology, vol. 103, 3, 1997, pp. 281-317.
Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Paris, Gallimard, 1985.
Anthony Giddens, The Transformation of Intimacy. Sexuality, Love and Eroticism in Modern Societies, Londres, Polity, 1992.
Margaret Gilbert, Marcher ensemble. Essai sur les fondements des phénomènes collectifs, Paris, Puf, 2003.
Jügen Habermas, L’Espace public, Paris, Payot, 1986.
Aldo Haesler, Sociologie de l’argent et postmodernité. Recherche sur les conséquences sociales et culturelles de l’invisibilisation des flux de paiement, Genève & Paris, Droz, 1995.
Aldo Haesler, « Grundelemente einer tauschtheoretischen Soziologie : Georg Simmel », Simmel Studies, 10, 1, 2000, pp. 6-30.
Aldo Haesler, « Symbolique et reconnaissance. Arguments pour une théorie sociologique de la relation humaine », Simmel Studies, 12/1, 2002, pp. 7-41.
Cecilia M. Heyes, (1998), « Theory of mind in nonhuman primates », Behavioral and Brain Sciences 21 (1), pp. 101-134.
Cecilia M. Heyes, « Four routes of cognitive evolution ». Psychological Review, 110, 2003, pp. 713-727.
Bruno Karsenti, Politique de l’esprit. Auguste Comte et la naissance de la science sociale, Paris, Hermann, 2006.
Laurence Kaufmann, & Clément Fabrice, Le monde selon John R. Searle, Paris, Cerf, 2005.
David .K. Lewis, Convention : A Philosophical Study, Cambridge/Mass., Harvard University Press, 1969.
Pierre Livet, & Ogien Ruwen (dir.), L’Enquête ontologique. Du mode d’existence des objets sociaux, Paris, Éditions de l’Ehess (Raisons pratiques, 11), 2000.
Frédéric Lordon, L’Intérêt souverain. Essai d’anthropologie économique spinoziste, Paris, La Découverte, 2006.
Karl Löwith, Meaning in History, Chicago, Chicago University Press [trad.fr. Gallimard, 2002], 1949.
Niklas Luhmann, Soziale Systeme. Grundriss einer allgemeinen Theorie, Francfort, Suhrkamp, 1984.
Jean-Claude Monod, La Querelle de la sécularisation. Théologie politique et philosophies de l’histoire de Hegel à Blumenberg, Paris, Vrin, 2002.
Louis Quéré, « L’idée d’une proto-sociologie a-t-elle un sens ? », Revue européenne des sciences sociales, t. xxxii, 99, 1994, pp. 35-66.
Bertrand Roehner, Cohésion sociale. Une analyse observationnelle, Paris, O. Jacob, 2004.
Hans-Bernhard Schmid, « Rationality-in-relations. Extensions and Criticisms », American Journal of Economics and Sociology, 62, 1, 2003, pp. 67-101.
John R. Searle, La Construction de la réalité sociale, Paris, Gallimard, 1998.
Georg Simmel, Soziologie. Untersuchungen über die Formen der Vergesellschaftung, Munich et Leipzig, Duncker & Humblot (3e éd.), 1938.
Richard Sennett, Les Tyrannies de l’intimité, Paris, Seuil, 1979.
Urs Staeheli, « Écrire l’action : double contingence et normalisation », Mana, 12-13, 2003, pp. 163-180.
Image : à partir de Carpaccio, Saint-Augustin, 1502.
Notes:
1 On doit à Karl Löwith (1949) la reconstruction de la philosophie de l’histoire comme transposition « sécularisée » d’une eschatologie du salut. Plutôt que de s’aventurer dans les spéculations parfois hasardeuses de Marcel Gauchet (1985), le lecteur français intéressé par la « querelle » de la sécularisation peut se reporter à présent sur l’ouvrage clair et bien documenté de Jean-Claude Monod (2002).
2 L’un des premiers à en parler fut Louis Quéré : « Je propose d‘appeler provisoirement proto-sociologie l’investigation de ce processus dynamique de morphogenèse du monde social dont procède le niveau d’objectivité […] que la sociologie se donne habituellement pour tâche d’explorer ; Elle est « proto » non pas parce qu’elle serait une forme primitive de sociologie […], mais parce qu’elle précède logiquement l’analyse sociologique classique : elle examine, en amont pour ainsi dire […] la constitution du niveau d’objectivité où la sociologie trouve ses objets » (1994, p. 37). Il existe également une revue ProtoSociology dont les articles sont consultables en ligne.
3 Aussi longtemps qu’un terme sociologique n’entre pas dans un cadre conceptuel cohérent, nous emploierons pour lui le mot de « notion » ; l’objet de notre examen est une analyse de la cohérence d’un ensemble notionnel dans le but de préciser les conditions dans lesquelles une notion peut devenir « concept ».
4 Que l’on trouve dans cette nébuleuse sociologique actuelle que l’on peut qualifier de « relationnisme ». Voir les travaux de Pierpaolo Donati (1991), de Mustapha Emirbayer (1997) de Guy Bajoit (1992) dont le principal impensé réside dans une conception abstraite de la relation qui se résume au couple « action-rétroaction ».
5 Même si la perte des référents transcendants (Dieu, traditions, cosmologies anciennes), le « procès de sécularisation » est un processus non terminé, l’idée de désordre consécutive à une telle perte contient autant (sinon davantage) d’arguments valables que l’idée classique d’une reconquête de l’ordre social dans le cadre de ce que le Droit naturel appela l’« établissement humain » (Hugo Grotius).
6 On ne compte plus les néologismes affublés du préfixe « dé- » en sociologie : désaffiliation, désymbolisation, désinsertion, désocialisation, désintégration, dérégulation, détraditionnalisation et pour finir « désinstitu-tionnalisation », notion qui nous préoccupe ici plus que d’autres.
7 La référence au travail désormais classique de Richard Sennett (1979) s’impose, même si ce topos est devenu depuis bien longtemps un …lieu commun.
8 Le projet de Blumenberg est soutenu par une motivation sans doute morale. Si la modernité avait été « instaurée » au nom d’un grand projet, ce projet eût servi à instrumentaliser et les hommes et les sociétés. D’ailleurs à l’ère des grands discours modernes, l’idée d’un tel projet, jusque dans les années 1960 voire au-delà, était incontestée. Blumenberg ne dénie nullement à la modernité son caractère innovateur, mais s’il y a eu innovations et révolutions, c’est plutôt le fruit d’une douloureuse extirpation hors de la tradition et d’un certain nombre de compromis passés avec l’institution religieuse.
9 Mes propres travaux se concentrent à ce propos sur le changement sémantique majeur qui affecte la notion d’échange marchand. En effet, au cours du 18e siècle, l’échange marchand qui avait de tout temps été considéré comme un jeu à somme nulle, connaît un bouleversement majeur. Le premier à le relever fut Louis Dumont qui a vu dans l’échange marchand considéré comme un jeu à somme positive un « idéologème » nouveau préparant l’accession de l’idéologie économique (Dumont, 1979). Si je prétends que la genèse de la modernité nous est encore mal connue, c’est qu’il me semble que nous n’avons pas tiré toutes les conséquences de ce bouleversement sémantique.
10 L’une des contributions majeures de Niklas Luhmann (1984) à la théorie du changement social est d’avoir distingué trois modes de différenciation sociale : la différenciation segmentaire pour les sociétés sauvages, par laquelle un groupe devenu trop grand (ou un espace de vie trop petit) se scinde en deux ; la différenciation statutaire par laquelle une société (traditionnelle) donnée se complexifie en multipliant ses niveaux hiérarchiques ; et une différenciation fonctionnelle par laquelle un système social (moderne) multiplie les sous-systèmes pour faire baisser la différence de complexité entre système et environnement. Cette différenciation opère donc par « division du travail », chaque sous-système puisant son « sens » par la spécialisation qu’il assume au sein du système. Son mode de complexification est dit autopoïétique, car il puise dans son propre milieu les éléments qu’il met en œuvre pour d’adapter à ses divers environnements. Dans mon propre jargon, j’appelle de tels sous-système des « institutions pures » dans la mesure où au cours de cette spécialisation ces sous-systèmes ont de plus en plus eux-mêmes comme objet.
11 C’est évidemment dans la vie familiale et sexuelle que cette triple invention est la plus visible. On n’assiste pas seulement aujourd’hui à une sorte de régression des cadres familiaux à la famille nucléaire, qu’elle soit homo-, poly- ou pluriparentale, on assiste à un double mouvement d’encadrement institutionnel (juridique et organisationnel) et de fusion affinitaire. Bien que dans les faits le choix du partenaire reste toujours très lié aux critères socioprofessionnels, dans les représentations l’idéal du couple est de plus en plus une affaire d’affinités électives. Il est donc possible de trouver une logique de ce double mouvement : plus l’encadrement institutionnel est strict et précis, et moins le domaine affinitaire (p.ex. d’une sexualité entièrement basée sur le consentement mutuel) devra être normé. C’est ce que je nomme une « intimité encadrée ». Pour les cadres « vides » de l’institution, on se reportera à la note précédente.
12 Nous reprenons toujours les indications de Gilbert Simondon.
13 Nous ne pouvons entrer ici dans le grand débat suscité par la publication de l’ouvrage de John R. Searle, La Construction de la réalité sociale (Searle, 1998) ; pour une excellente introduction, on se reportera à l’ouvrage de Kaufmann & Clément (2005). Il est indéniable que depuis un certain nombre d’années le problème de la « nature de la réalité sociale » intéresse les philosophes au premier chef. L’ouvrage de Searle en marque une étape décisive dans la mesure où il a osé formuler l’idée d’une « intentionnalité collective » ; pour une discussion détaillée, cf. l’article de Hans-Bernhard Schmid (2003). Pour bien comprendre l’exemple développé du « marcher-ensemble », il ne faut pas tomber dans les travers d’une démarche sociologisante. En effet, il ne fait pas de doute que le « marcher-ensemble » est très souvent codifié. Dans les sociétés traditionnelles, par exemple, les pas sont normés de manière très stricte. Pour que l’exemple que nous empruntons à Margaret Gilbert puisse faire sens, il faut voir les promeneurs comme des gens ordinaires, des personnes prises au hasard pouvant appartenir à des contextes socioculturels très différents. Certes, des éléments importants de leur posture et de leur comportement sont dictés par la culture à laquelle ils appartiennent, mais là n’est pas la question. La question est simplement de savoir comment en dépit de ces différences de culture cet acte commun du « marcher ensemble » en appelle à une coordination irréductible aux intentions individuelles. Or, même si des éléments de socio-culture interviennent, le fait même de cette coordination ne saurait leur être entièrement imputés ; mais ce qu’il y a de plus important — et c’est en cela que la question devient passionnante —, c’est qu’elle ne saurait être imputée à une acte de volition individuel, ni à la simple somme de deux volontés ou intentions. Qu’est-ce qui agit alors, si ce n’est ni la culture, ni la société, ni les individus ? Nous ne prétendons pas trancher ce débat qui agite actuellement phénoménologues et philosophes analytiques. Notre seule prétention est d’en indiquer l’importance pour le débat sociologique — qui nous semble bien insouciant actuellement par rapport à des questions qui devraient l’intéresser en priorité ; notons toutefois le passionnant dossier réuni par Livet & Ogien (2000).
14 L’ethnométhodologie (Harold Garfinkel, Harvey Sacks, Don Zimmermann) est allée très loin dans l’étude de cette « zone grise » de la socialité humaine. Mais une fois encore, elle s’est largement limitée à ne saisir que les expressions langagières de cette zone. Or, entre le fait d’étudier les séquences de langage entre les promeneurs et l’espèce d’observation introspective que nous menons ici, il y a une faille importante : c’est tout ce que le langage ne permet de saisir. Et il y a fort à parier que des phénomènes collectifs non-langagiers, parce qu’ils ne sont pas soumis aux déterminations du langage, nous permettent de mieux approcher les éléments constitutifs des faits sociaux. Encore faut-il posséder une méthode pour les approcher.
15 Je me suis un temps préoccupé des éléments constitutifs de la relation humaine (Haesler 2002). Comme très souvent dans les modèles des sciences sociales, on y voit quatre éléments en jeu ; ici, des éléments très simples qui suivent l’établissement d’une relation d’un point de vue génétique, depuis la simple rencontre jusqu’à la relation durable.
16 Pour ne relever que certains traits comparables au « marcher-ensemble », le « parler-ensemble » suppose lui aussi un ensemble de micro-conventions qui, si l’on ne focalise son attention que sur l’échange de parole, risquent fort d’être négligés. « Parler-ensemble » suppose une entente tacite, non sur un sujet, mais sur un agir commun. Dans le bavardage, par exemple, ce n’est évidemment pas le contenu qui importe, mais le simple fait d’entretenir une union tacite des bavards. Quand les élèves bavardent en classe, ils forment une « bulle » qui semble s’extraire du cadre de la leçon. Le timbre de la voix, le rythme de l’échange de parole, sa distribution plus ou moins équitable et même l’évitement d’un sujet sérieux reposent sur des accords tacites qui ont la même structure que le « marcher-ensemble ». L’entretien d’une « bulle de bavardage », pour anodine qu’elle soit, n’en comporte pas moins la mobilisation de tout un ensemble de techniques sociales dont le propre est précisément qu’elles ne relèvent ni de l’intention privée des bavards, ni de certains déterminismes socioculturels. De là à croire que la finalité de la leçon serait de priver cette bulle d’avoir une existence autonome, est un pas audacieux que je ne franchirai pas…
17 Toutes ces caractérisations de la relation nous proviennent de l’œuvre de Georg Simmel qui a poussé le plus loin l’analyse sociologique de ce qu’il appelait Wechselwirkung (action réciproque). Un exemple particulièrement clair est le sentiment de gratitude qu’il analyse finement dans sa grande Sociologie (Simmel, 1938, pp. 438-447). J’en ai tiré certaines conséquences pour une possible sociologie de la relation humaine (Haesler, 2000).
18 Nous ne pouvons pas développer ici, faute de place, les apports décisifs de toute une branche de la psychologie qui entreprit de considérer à nouveaux frais les rapports mère-enfant, le saut qualitatif qui s’opère lors du passage des singes supérieurs aux humains, l’importance de la relation pour la constitution de la mémoire et de la résilience, bref, d’un ensemble toujours plus riche d’études empiriques qui confortent toutes le primat de la relation sur les membres qui la forment. Je renvoie par exemple aux recherches très riches de la psychologue britannique Cecilia Heyes (1999, 2003).
19 Dès que les participants aux relations augmentent en quantité et en structure, les relations se simplifient. C’est là une régularité sociologique universelle : la complexité des relations est en raison inverse avec la « simplicité » de ses membres.
20 C’est ainsi qu’Anthony Giddens formule sa « pure relationship » (Giddens, 1992).
21 Dans son Essai sur l’origine des castes, Célestin Bouglé nous donne une description judicieuse des institutions quand il écrit : « Ce qui nous intéresse spécialement, ce n’est pas ce qui passe, mais ce qui se répète ; dans le flux des événements, ce sont les institutions qui surnagent » (Bouglé, 1908, p. xii).
22 Sur cette base commune d’un savoir partagé (common knowledge), je renvoie aux travaux fondateurs de David K. Lewis (1969).
23 Dans l’espace limité d’un article, on l’aura compris, je ne peux développer des questions qui demanderaient des argumentaires techniques et nuancés. Ainsi, ce problème de la « double contingence » qui a fait l’objet de réflexions soutenues de la part de sociologues comme Max Weber, Talcott Parsons ou Niklas Luhmann. Pour une présentation de la position luhmannienne au « niveau de l’état des savoirs », on se reportera au travail d’Urs Staeheli (Staeheli, 2003).
24 Je reprends les thèses largement connues de Jürgen Habermas sur la construction l’espace public (Habermas, 1986), dont le fondement n’est pas tant une volonté d’émancipation (comme Habermas le pense), mais qui résulterait des passions « civilisées » dues à une autre conception de l’échange (voir supra note 8).
25 On le voit bien avec les insurrections récentes dans les banlieues parisiennes en automne 2005. Voilà un « milieu » que les institutions politico-juridiques n’ont plus fait qu’encadrer (certains diront de « ghettoïser »). Alors que les politiques sociales visaient, il y a quelques années encore, à porter la société civile dans ces banlieues « défavorisées », qu’on y implantait des Maisons des Jeunes, des stades, des lieux d’animation, des foyers associatifs, que la police nationale développait des procédures de médiation, des politiques de proximité, visant à diminuer le potentiel coercitif entre police et population, les nouvelles politiques sécuritaires mises en place par les différents Ministres de l’Intérieur ont pour but d’instaurer des « cordons sanitaires » entre quartiers difficiles et zones civilisées. On n’entre plus dans les quartiers, mais on les dissocie, on les imperméabilise. Et, de fait, ce qui se passe dans les quartiers importe moins que le souci de garder ces « cordons » imperméables. Or, cette volonté politique consistant à ne plus gérer que certaines exceptions à l’ordre public n’est pas due à une absence mais bien à un excès d’institution – ou, plus précisément : à une institutionnalité plus poussée. Notons, que ces nouvelles politiques « sanitaires » sont bien plus coûteuses que les anciennes politiques de proximité. Mais nous nous avançons bien vers des « institutions pures », car tant que les pouvoirs publics insistaient sur la mise en place de médiateurs, d’animateurs, de police de proximité etc., ces institutions agissaient encore de manière « impure » : elles n’avaient pas elles-mêmes pour objet. Or aujourd’hui, l’ordre public est poursuivi non comme une médiation entre les diverses unités centripètes que contient le corps social, mais comme une fin en soi — comme ce n’était historiquement le cas que lors d’« états d’exception ».
26 Bien plus lucidement qu’Auguste Comte, A.-A. Cournot conçoit la fameuse « Loi » des trois états — théologique, métaphysique et positif — de manière à la fois plus abstraite et plus prudente que son fougueux prédécesseur : à une ère préhistorique, caractérisée par une absence d’événements, succèderait une ère historique, soumise à l’aléa et à la contingence, qui, elle-même, basculerait dans une ère post-historique, de la fin administrée de l’événement, et donc de la fin du politique. Célestin Bouglé qui fit sa thèse sur Cournot s’en est finement inspiré quand il disait que les institutions « surnageaient » dans le flux des événements ; voir note 17 supra).
27 Si l’on exclut les biens publics qui y connurent un développement important, la modernité reste pour une large part soumise à la rareté et à la limite. Dans un tel monde, un échange profitable aux deux parties n’est pas possible. Si l’on se souvient de ce qu’à dit Louis Dumont à ce sujet (voir note 7 supra), l’une des innovations sémantiques majeures de la modernité est l’illusion créatrice d’un monde matériel aux ressources infinies. Son corollaire, sa part maudite, étant, que le prix de cette illusion devra être payé par ceux qui ne participent pas à cet échange. Non seulement en sont-ils matériellement exclus, mais ils payent du fait de cette exclusion le double profit que les inclus font mine de mériter en toute bonne conscience.
28 Si, dans son allocution du 14 novembre 2005, à l’occasion des émeutes des banlieues, le Président Chirac a fait un effet très « vieille France » en disant que si l’on voulait être un « enfant de la République », cela ne comportait pas seulement des droits, mais des obligations, cet effet de désuétude pourrait représenter un exemple très clair d’une telle déconnection.
29 En dépit d’une orthodoxie un peu désuète face à l’édifice bourdieusien, le récent ouvrage de Frédéric Lordon (2006) montre avec brio à quel point les entreprises dénonciatrices de l’intérêt « égoïste » en sociologie se perdent dans un irénisme où la mauvaise foi se dispute au projet idéologique.
Résumé: Plutôt que de se centrer sur l’individu en le dotant de compétences relationnelles, l’analyse sociologique aurait avantage à explorer la réalité complexe de la relation humaine (dont l’individu n’est qu’un avatar) et à l’opposer à celle des institutions. Une réflexion historique montrerait alors que le propre de la modernité peut être compris en termes de désintrication croissante des sphères relationnelle et institutionnelle. On proposera dès lors un concept « faible » de société comme espace (« public ») intermédiaire où se négocient pour la première fois dans l’histoire les contraintes des sphères relationnelle et institutionnelle. La crise de la modernité pourrait alors être comprise comme l’amenuisement inexorable de cet espace par le développement de relations et d’institutions de plus en plus « pures ».
Pour faire référence à cet article: Aldo Haesler, "Penser l’individu ? Sur un nécessaire changement de paradigme, 2.", EspacesTemps.net, Textuel, 18.06.2006 http://espacestemps.net/document2042.html
retouches