La concurrence à distance entre deux logiques d’action jihadistes différentes pour la captation des cœurs et des
esprits de l’Umma 1
Par Rayan Haddad, Cultures & Conflits n°66 (été 2007), pp.
157-177
Cet article a pour objet de montrer, à travers notamment un examen
transversal des crises du 11 septembre, de l’Afghanistan, d’Irak, de Palestine et du Liban, que l’on peut relever dans certains cas l’existence d’une « concurrence idéologique » entre
le Hezbollah et Al Qaïda s’agissant de la captation des cœurs et des esprits d’une « audience panislamique globale ». Cette rivalité tournant autour de l’identité du « meilleur
jihadisme » en présence sur la « scène islamique mondiale » (étant entendu qu’il ne s’agit pas du même jihad dans les deux cas) conduit surtout à un déploiement de
« stratégies de distinction » entre les deux parties…
Une analyse relationnelle axée sur les logiques d’action concurrentes d’Al Qaïda et du Hezbollah peut de
prime abord surprendre le lecteur méconnaissant la scène moyen-orientale. Les deux parties, malgré leurs distinctions identitaires (et pas n’importe lesquelles puisque la division « sunnite
/ chiite » est un peu partout présentée comme la « clef de voûte analytique » d’un Orient finalement bien compliqué…), ne relèvent-elles pas finalement d’un même phénomène
d’islamisme radical décrié par un grand nombre de médias contemporains ? L’approche peut de même provoquer un froncement de sourcils chez ceux qui connaissent mieux la géopolitique
régionale. Malgré la similitude parfois de leur mode de violence opérationnel (« kamikaze »), la mouvance salafiste jihadiste n’est-elle pas la manifestation d’une contestation
fanatique et déterritorialisée de l’ordre mondial, alors que le « parti de Dieu » s’inscrit dans l’optique de la libération (« légitime ») d’un territoire national ?
Comment dès lors parler de concurrence ? Les deux parties n’ont pas les mêmes référents idéologiques (khomeynisme / salafisme), pas la même définition de leur champ d’action ni – par
conséquent – la même hiérarchisation (effective et non rhétorique) de l’ennemi (Israël dans un cas, les Etats-Unis et l’Occident dans l’autre), pas les mêmes valeurs jihadistes (illégitimité /
légitimité de prendre pour cible des civils occidentaux), pas la même organisation structurelle (fortement centralisée / décentralisée), et ne s’adresseraient pas a priori à un même public
islamiste (localiste ou régionaliste d’une part, transnational de l’autre). En réalité, bien qu’elle soit virtuelle et à distance, l’objet de cet article est de montrer qu’il y a bel et bien dans
certains cas concurrence idéologique entre le Hezbollah et Al Qaïda au niveau de la captation des cœurs et des esprits d’une audience panislamique mondiale, conduisant (peut-être parfois) à une
logique de mimétisme, mais surtout à des stratégies de distinction entre les deux parties. Cette concurrence a pour toile de fond un contexte moyen-oriental où les sentiments anti-impérialistes
battent son plein, et où l’on observe un processus de réactivation d’identités religieuses transfrontalières questionnant la légitimité de l’ordre régional. Nous proposons de présenter tout
d’abord les contextes respectifs d’émergence des contestations khomeynistes et salafistes jihadistes.
Mutations du fondamentalisme islamique
Le revivalisme islamique a pris un essor considérable au début des années 1970 grâce à la conjonction de deux facteurs : la défaite des régimes panarabes « laïcisants » dans la
guerre des Six Jours (1967) et l’augmentation des revenus pétroliers sur fond de guerre israélo-arabe en 1973. C’est à cette période que l’Arabie Saoudite commence à prendre un avantage
idéologique déterminant sur l’influence massive qu’avaient eue auparavant les mouvements révolutionnaires « socialisants » sur les opinions publiques arabes ; des sommes
considérables sont consacrées à la « résurgence de l’islam » dans tous les domaines de la vie politique, économique et sociale .
« Les Saoudiens se sont rendus compte que la stabilité de leur règne sur la péninsule du pétrole […] requiert deux éléments fondamentaux : la consolidation de la légitimité religieuse
sur laquelle est basé leur règne […], et le soutien actif de la plus grande puissance occidentale, les Etats-Unis ».
Seulement, la révolution iranienne de 1979 contribue à un changement radical d’atmosphère idéologique que l’intégrisme islamique « conservateur » avait entamé une décennie auparavant.
La libération de la Palestine, la lutte contre le « faux panislamisme » des régimes « clients des Etats-Unis » et l’exportation de la Révolution deviennent les thèmes majeurs
de la politique iranienne . Désormais, deux grands types d’idéologie islamique sont en concurrence dans le monde. En participant activement au financement du
jihad afghan contre l’URSS, Riyad réussit à contenir et concurrencer le zèle islamiste iranien dans les milieux sunnites et à confirmer, par conjonction d’intérêts, son alliance avec Washington
. Mais la guerre du Golfe allait fragiliser la crédibilité islamique de la monarchie. Obligée d’assurer sa sécurité par un appel à l’aide occidentale, elle va
permettre la présence de centaines de milliers de soldats américains sur la terre des lieux saints de l’islam . Pour la première fois allait apparaître au sein
même de l’establishment religieux wahhabite, un salafisme de plus en plus opposé à la politique officielle légitimant la présence de « croisés » sur son sol sacré. A cette opposition
« salafiste intellectuelle » de l’intérieur allait s’ajouter le sentiment de trahison de la mouvance salafiste jihadiste transnationale.
« C’était là le plus grand choc de sa vie [Ben Laden], parce qu’il s’agissait – selon lui – de la première fois depuis l’âge d’or de la Prophétie (soit depuis près de quinze siècles) que les
impies imposaient leur hégémonie militaire sur la péninsule arabique. Il fut aussi choqué parce que les forces américaines ne pénétraient pas à la suite d’une occupation ou à l’insu du plein gré
des dirigeants, mais à leur demande expresse ».
Dès lors, et sans relater ses péripéties (qui l’amèneront de l’Afghanistan au Soudan en 1992, puis à faire la trajectoire inverse en 1996 ), Ben Laden diffusera
en 1996 une Déclaration de jihad contre « l’occupation américaine de la terre des lieux saints ». La création en 1998 du « Front islamique mondial pour la guerre sainte contre les
juifs et les croisés » s’inscrit dans cette continuité. Désormais, et par l’entremise d’une fatwa, « chaque musulman qui en est capable a le devoir personnel de tuer les Américains et
leurs alliés, civils et militaires, en tout pays où cela est possible ». Contrairement à la vision de Raymond Williams : « Pensez à l’échelle
mondiale, agissez au niveau local », on pourrait dire que Ben Laden et son entourage pensent désormais localement et agissent globalement . C’est dans ce
cadre que s’inscrivent les attentats contre les ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya le 7 août 1998, contre l’USS Cole en octobre 2000, avant le choc du 11 septembre. Jusque-là, on ne
voit pas encore quel rapport de concurrence peut exister entre Al Qaïda et le Hezbollah, bien que l’on commence à entrevoir qu’un tel état ne serait pas incohérent de la part de parties opposées
(chacune à leur façon) à l’» ordre américain » au Moyen-Orient et représentant les fils spirituels (respectivement « illégitimes » et « légitimes ») du salafisme
officiel et de la prédication khomeyniste.
Contestation systémique convergente, normes et logiques d’action divergentes
« L’Amérique est le chef des criminels impliqués dans
le crime de la création de l’Etat d’Israël qui reste récurrent depuis 50 ans. […] Votre gouvernement encercle les enfants d’Irak et les massacre horriblement. Il soutient totalement les régimes
corrompus dans nos pays. Peuple américain, sache que ton gouvernement te mène à une nouvelle guerre perdue d’avance. Rappelle-toi qu’il a subi la défaite au Vietnam, qu’il a déguerpi apeuré du
Liban, qu’il s’est enfui de Somalie et qu’il a été frappé à Aden ». Ayman al Zawahiri, extraits de son intervention diffusée par Al Jazira, le 7 octobre 2001
« Ces jours-ci, les chars israéliens pénètrent partout pour répandre la désolation en Palestine, à Jénine, Ramallah, Rafah, Bayt Jala […] sans que l’on entende personne élever la voix ou
agir. […] Quand des centaines de milliers de petits et grands sont tués […] au Japon, cela ne constitue pas un crime à leurs yeux, mais juste une affaire qui peut faire l’objet d’un débat. Ce qui
se passe en Irak est aussi une affaire qui peut être débattue. Mais quand des dizaines parmi eux sont tués à Nairobi et Dar al Salam, l’Afghanistan et l’Irak ont été bombardés et toute la
fausseté du monde s’est tenue aux côtés de […] l’Amérique et ceux qui la soutiennent ». Oussama Ben Laden, Al Jazira, le 7 octobre 2001
En choisissant de faire passer leur premier message après le 11 septembre sur Al Jazira le jour du début de l’offensive américaine en Afghanistan, les dirigeants d’Al Qaïda faisaient preuve d’une
grande maîtrise de l’instrument médiatique. Vis-à-vis de l’audience qu’ils cherchent à capter, ils peuvent en effet se placer plus aisément dans une posture « victimaire » et faire
appel à l’Umma pour s’engager dans un jihad globalisé contre « les actes d’agression des croisés ». Comme le souligne Gilles Kepel, « l’attaque
spectaculaire de cibles américaines […] est censée résoudre le problème majeur qui a hypothéqué le succès des islamistes [d’Al Qaïda] jusqu’alors : l’absence d’adhésion populaire à leur
projet ». Pour tenter de s’attirer la bienveillance du « public islamique », rien ne vaut aussi de soulever les questions de Palestine et
d’Irak. Mais les leaders d’Al Qaïda ont été plus loin que cela ; ils ont semblé « universaliser » leur procès anti-américain en évoquant Hiroshima et Nagazaki (Ben Laden), et le
Vietnam (Zawahiri). La première évocation s’inscrit dans le cadre d’une condamnation éthique, la seconde dans le cadre d’un rappel des défaites subies par l’Amérique. Sur ce plan, Zawahiri
n’hésite pas à mentionner le grand revers subi par les Etats-Unis au Liban dans les années 1980, alors que celui-ci est survenu par le biais du Hezbollah chiite . Il ne sera pas le seul à se référer à cet épisode. A la suite du 11 septembre, le retrait des forces multinationales du Liban en 1984 sera rétrospectivement considéré
par de grands responsables américains comme un faux pas stratégique majeur sur le plan de la « lutte anti-terroriste ».
« Malgré notre supériorité militaire, nous étions incapables de contrer la ferveur religieuse de cette faction soutenue par l’Iran et la Syrie. […] Reagan ordonna aux forces américaines
d’évacuer le Liban. Dans tout le Moyen-Orient, on releva la facilité avec laquelle on pouvait chasser une superpuissance […]. Des années plus tard, Oussama Ben Laden devait citer parmi les succès
du terrorisme le fait d’avoir chassé les Américains de Beyrouth ».
Richard Clarke (ancien responsable de la coordination antiterroriste au Conseil national de sécurité américain) ne se trompe pas ; Ben Laden avait eu l’occasion – avant même Zawahiri – de
relever la « lâcheté américaine » au Liban :
« Il y a quelques jours, les agences de presse ont transmis une déclaration du ministre de la Défense américain [William Cohen], croisé et occupant, dans lequel il disait qu’il n’avait
retenu qu’une leçon des explosions de Riyad et d’al-Khobar : ne pas reculer devant les lâches terroristes. Eh bien, nous disons à ce ministre […] où était cette prétendue bravoure, à
Beyrouth, après l’attentat de 1403 [1983] qui a fait de vos 241 Marines des paillettes éparpillées et des membres déchiquetés, et où est cette prétendue bravoure à Aden dont vous êtes partis
précipitamment, 24 heures après les deux attentats ? »
Ainsi, Zawahiri mentionne le Liban en tant que premier cas arabe et « islamique » ayant provoqué une déroute américaine, alors que Ben Laden fait mention, dans une même lignée, des
attentats à la voiture piégée survenus contre des représentations officielles ou militaires américaines à Riyad en 1995, à Khobar en 1996 (indépendamment du fait de savoir si Al Qaïda était
derrière ces attentats ou non ), à Aden en 1992 , et tout d’abord à Beyrouth. Les méthodes du Hezbollah dans les années
1980 auraient-elles constitué une « source d’inspiration » pour les leaders d’Al Qaïda, non seulement au niveau des moyens utilisés, mais aussi au
niveau de l’effectivité présumée des attentats ? En réalité, aucun élément ne permet de prouver cette hypothèse. Ce n’est donc pas dans une quelconque « filiation opérationnelle »
que nous trouverons des points de convergence sectoriels entre Al Qaïda et le Hezbollah, mais dans leur contestation de l’» ordre américain » au Moyen-Orient, étant entendu que les
prémisses et la nature jihadiste de cette contestation constituent un point de divergence fondamental entre les deux parties. Le discours anti-américain de la mouvance n’est en effet pas le même
que celui adopté par l’Iran et le Hezbollah. En dépit des slogans de « Mort à l’Amérique » véhiculés par les entrepreneurs de l’idéologie khomeyniste, ceux-ci prennent soin de souligner
que s’ils s’opposent aux politiques officielles américaines, ils n’ont « rien contre le peuple américain » (ou d’autres peuples occidentaux) :
« Pour nous, la bataille principale est la Palestine […]. Notre problème n’est pas avec le peuple américain. […] Notre mission envers les peuples occidentaux doit être de leur faire parvenir
convenablement nos revendications et l’image de nos justes causes. […] On ne peut pas porter un jugement global sur l’ensemble des gens en Occident. Le dialogue est absolument nécessaire
».
En ce sens, il convient de relever qu’il existe une différence de nature entre les attentats « kamikazes » libanais ou palestiniens et ceux du 11 septembre au niveau de la définition de
l’ennemi et de la visée contextuelle du combat . Ainsi, même si « le Hezbollah et la prédication khomeyniste ont les moyens d’une structuration en réseau
à l’étranger », voire d’une implication dans une violence opérationnelle bien au-delà des frontières libanaises , il
reste que ce mode d’action (si avéré) constitue pour la mouvance khomeyniste, contrairement à Al Qaïda, un « cas exceptionnel » à ses règles de combat localistes . Mais comment le Hezbollah a-t-il réagi aux attentats du 11 septembre ?
L’Amérique sous le choc, le Hezbollah « défié »
Le retrait israélien inconditionnel du Liban-Sud en 2000 fut considéré dans le
monde arabe comme le premier succès militaire remporté contre Tsahal. Le Hezbollah pouvait alors asseoir le large capital de sympathie qu’il avait acquis dans cette aire (majoritairement sunnite)
tout au long de ses années de combat contre Israël. La rhétorique du « parti de Dieu » sur l’efficacité des « opérations-martyre » et du harcèlement militaire – propagée par
sa télévision satellitaire Al Manar – gagnait en crédibilité dans la région . La « preuve » était en effet apportée que la société israélienne
« occidentalisée » ne pouvait plus consentir à une logique de sacrifice afin de maintenir ses conquêtes ; que le retrait était un signe de faiblesse dont il fallait tirer
profit ; qu’une décennie de négociations israélo-palestiniennes n’avait pas abouti à la restitution des territoires occupés alors qu’une décennie de résistance au Liban l’avait fait.
L’effectivité de cette rhétorique ne saurait être sous-estimée en tant que facteur d’incitation au déclenchement le 28 septembre 2000 de l’Intifada d’al Aqsa. Fort de cette victoire, le Hezbollah
verra son impact politique consolidé sur la scène interne vu le grand contrôle social et sécuritaire qu’il exercera désormais de facto au Sud. Ce contrôle sera renforcé par la décision de l’Etat
libanais (en fait de son tuteur syrien) de refuser l’application de l’Accord d’armistice libano-israélien de 1949, le déploiement de son armée au Sud et le désarmement du Hezbollah tant qu’une
solution ne sera pas trouvée au problème des réfugiés palestiniens au Liban, et – trouvaille stratégique damascène – tant qu’Israël maintiendra son occupation des hameaux de Chebaa . Comme le combat jihadiste contre Israël constitue un objectif majeur du Hezbollah, comme, selon les termes de Sayyed Nawaf al Moussawi , « il n’est pas possible de parler du désengagement d’une partie arabe du combat avant la fin du conflit israélo-arabe », et comme la Syrie est le garant qui
détient principalement les clefs de ce combat, une alliance du parti avec la Syrie est incontournable. Suivant cette équation, le Sud reste donc ouvert aux vents de confrontation régionale… C’est
dans ce contexte de consécration du jihadisme hezbollahi que surviennent les attentats du 11 septembre. De tous les partis au Liban, c’est le Hezbollah qui a la stratégie la plus élaborée quant
au traitement des événements. Le fait qu’il représente le cas local le plus susceptible d’être dans la ligne de mire américaine (dans le cadre de la « lutte anti-terroriste ») n’est pas
étranger à cela. Son communiqué initial comprend un degré minimal de condamnation et invite surtout à prendre garde à d’éventuelles instrumentalisations politiques des attentats de la part de
Washington . En réalité, ceux-ci constituent un défi majeur pour le Hezbollah sur un double plan. D’un côté, alors que son « image de marque » s’est
bâtie autour des « opérations-martyre » (au point de susciter un processus émulatif dans les territoires palestiniens ), le contexte créé par le 11
septembre risquait de condamner définitivement sur la scène internationale la logique sacrificielle motivant ces opérations et de favoriser la
(re)labellisation du parti en tant qu’» organisation terroriste ». D’autre part :
« Alors qu’il se considérait comme l’avant-garde jihadiste dans le monde arabe et islamique au niveau de la lutte contre Israël et les politiques américaines, il se rendait compte que cette
grande attaque contre les Etats-Unis mettait en valeur Ben Laden et rendait son image subitement marginale dans cette lutte. En plus, quelles que soient critiques les positions sunnites vis-à-vis
de Ben Laden, il peut représenter dans ces milieux une sorte de symbole et cela préoccupe le Hezbollah parce qu’il est soucieux de sauvegarder son capital de sympathie acquis sur la scène sunnite
globale après la libération du Sud ».
Ainsi, même si la Schadenfreude existant dans certains milieux sunnites – au Liban et ailleurs – constituait moins une adhésion au programme de Ben Laden
qu’une expression d’hostilité envers l’Amérique (liée à ses positions emplies de partialité dans le conflit israélo-palestinien), le Hezbollah se devait de réagir pour éviter, outre les risques
d’amalgame sur la scène mondiale entre « terrorisme » et « résistance », ceux de marginalisation (au niveau de son combat jihadiste). Il le fera en menant une offensive
discursive par le biais de son secrétaire général, « véritable maître en mass-communication » :
« Il existe une grande différence entre la résistance et le terrorisme. Les terroristes n’ont pas de sentiments humains. Ce sont des assassins et des criminels politiques. Ils tuent pour
tuer et non pour une cause noble […] alors que la résistance qui combat pour les déshérités est emplie d’amour et déborde de compassion. Cherchez dans les cœurs de Sharon, Pérès, Barak, Bush père
et fils et vous n’y trouverez pas de miséricorde mais vous les trouverez emplis d’égoïsme et de corruption ».
Lorsque les distinctions entre « terroristes » et « résistants » sont dressées, à aucun moment Ben Laden n’est mentionné, contrairement à plusieurs dirigeants israéliens et
américains, ce qui ne peut manquer de séduire le public islamiste visé . Lorsque Sayyed Nasrallah affirme en outre dans le contexte de la guerre en Afghanistan
que les Etats-Unis « font la guerre à tous les musulmans qui refusent de se soumettre et de s’agenouiller devant eux », on ne peut manquer de voir
que cette catégorie – large il est vrai – inclut Ben Laden et Al Qaïda, et peut constituer un clin d’œil aux milieux sunnites qui ressentent une empathie envers eux sans pour autant souscrire à
leur idéologie salafiste jihadiste. Le Hezbollah prendra donc position contre la guerre menée par les Etats-Unis, mettant de côté l’hostilité ressentie envers les Talibans en milieu chiite. Outre
la perception d’un danger militaire américain aux frontières du « parrain » iranien et le souhait objectif de voir les Etats-Unis s’enliser dans un bourbier, et même si « la
nouvelle donne régionale n’était pas sans bénéfices pour Téhéran », le parti était soucieux de sauvegarder son capital de sympathie auprès des milieux
sunnites solidaires de la « cause afghane ». La posture du Hezbollah n’était néanmoins pas simple puisqu’il était aussi soucieux de marginaliser dans ses médias la rhétorique de Ben
Laden. On pourrait relever qu’Al Manar n’a pas diffusé les interventions du 7 octobre 2001 des leaders d’Al Qaïda . Le parti semblait conscient des dangers à
long terme du discours salafiste jihadiste (non dénué de takfirisme). La couverture exclusive de la guerre par Al Jazira n’était donc pas sans l’indisposer, d’autant plus qu’elle était loin de
laisser indifférente une certaine audience arabophone . Il reste que les stratégies de démarcation vis-à-vis d’Al Qaïda se feront de manière très subtile à
partir de la fin décembre 2001, c’est-à-dire après la défaite apparente des Talibans contre les Etats-Unis. C’est le moment que choisit le parti pour réaffirmer la centralité pour l’Umma de la
question palestinienne, tout en faisant allusion aux orientations stratégiques « erronées » prises par la mouvance :
« Ô Umma, gouvernants et peuples… Venez donc nous concentrer sur notre combat et notre bataille dans le bon endroit, au bon moment et avec la juste responsabilité. Sortons des batailles, des
champs et des conjonctures erronés. Soyons responsables et répondons à l’appel de ce peuple injustement frappé et offrant des sacrifices en Palestine ».
Le point nodal palestinien ou la lutte entre la fonctionnalité régionale du Hezbollah et la stratégie d’adjonction d’Al Qaïda
Nul besoin de s’étendre ici sur la valeur que revêt la Palestine dans l’imaginaire du Hezbollah. Ayant combattu Tsahal pour une majeure partie de son histoire, le parti est bien placé pour
s’identifier au combat des forces islamistes palestiniennes contre l’occupation. Mais pour lui, la Palestine ne relève pas seulement du domaine de l’affektuel weberien. Alors que ses
« coreligionnaires » ont longtemps dû composer avec – voire se révolter contre – le statut périphérique de la Békaa et du Sud au sein de l’Etat libanais, le Hezbollah réussira à doter
ce territoire d’une valeur stratégique majeure sur le plan moyen-oriental (prenant en cela une revanche objective contre l’Etat) du fait de la jonction accomplie dès le début des années 1980
entre la charge émotionnelle que ressent envers la Palestine toute mouvance islamique du Maroc à l’Indonésie et la politique de puissance régionale iranienne (à travers notamment le concept de
wilâyat al faqîh) . Le soutien à la « libération de la Palestine » constitue en effet une source majeure de légitimité politique dans le monde
islamique (surtout que la « lutte » que cette stratégie implique peut aisément être opposée à la « lâcheté » de nombreuses capitales arabes « tournant autour de l’orbite
américain »). L’apport du Hezbollah est d’autant plus précieux à cet égard pour la République islamique qu’il a, contrairement à elle, la capacité de s’exprimer sans laisser une impression
d’» intrusion » dans l’espace de sens arabe. A partir de là, la « récupération » (partielle du moins, nous le verrons) des leaders d’Al Qaïda de la question palestinienne ne
peut qu’indisposer le Hezbollah et l’Iran, et il ne sera guère étonnant dès lors de voir le « parti de Dieu » entreprendre une offensive discursive axée sur la défense authentique de
cette cause, ni de constater qu’il cherchera à discréditer (implicitement bien entendu pour ne pas heurter certaines sensibilités sunnites) la mouvance en pointant sur son « égarement
stratégique » et son implication dans des « batailles erronées » éloignées du point nodal de l’Umma . Mais quelles sont les motivations ayant
poussé Ben Laden et Zawahiri à investir cette cause et à la placer au cœur de leur débat, alors qu’ils n’étaient pas connus pour accorder une telle place à la Palestine ? Ce questionnement
nous amène à examiner de manière plus approfondie les orientations stratégiques de la nébuleuse. Olivier Roy souligne qu’elle ne propose que « la vengeance à la frustration », et
n’adopte aucune stratégie si ce n’est la tentative de provoquer « un fossé insurmontable entre l’Occident et le monde islamique », et de « conscientiser le “peuple” musulman par
l’exemple des martyrs et l’effet des attentats qui frappent au cœur de la Babylone moderne » .
« Il [Ben Laden] n’a pas de stratégie ni d’objectifs politiques : rien n’était prévu pour le lendemain du 11 septembre. Contrairement aux islamistes “classiques” dont la violence, même
sous la forme terroriste, vise un but stratégique et national […] et peut donc être “négociée”, les nouveaux radicaux ne se soucient ni de programme ni de résultat concret. Ils meurent pour la
signification du geste mais pas pour son résultat, ils sont dans la réalisation de soi et donc dans une dimension mystique, mais pas dans l’ordre politique. Il n’y a donc rien à
négocier ».
Nous ne sommes pas d’accord avec l’idée que Ben Laden « n’a pas de stratégie ni d’objectifs politiques » ou qu’il ne se soucie pas de « résultat concret ». L’absence de
clairvoyance stratégique ne signifie pas qu’il n’y a pas de pensée stratégique. Radicalement convaincus que les discours – voire les attentats jihadistes précédents – adressés à
« l’Occident » n’ont pas eu d’effets déterminants, l’objectif des dirigeants de la mouvance était de répondre par la vengeance à l’» aveuglement » américain, mais aussi
provoquer un électrochoc destiné à entraîner un questionnement quant aux raisons de cette expression de haine identitaire, et dissuader l’Amérique de continuer à exercer ses politiques jugées
criminelles envers l’Umma. Tout cela relève (en plus d’une dimension eschatologique) d’une visée éminemment politique. Ici, Al Qaïda ne cherche effectivement pas à négocier mais à renverser le
« rapport d’humiliation » existant avec l’Amérique et prétendre lui opposer, à elle et ses « suppôts », directement ou indirectement , une
équation d’» équilibre de terreur » dans la logique de la loi du Talion . On ne saurait occulter non plus un objectif majeur de la mouvance : le
jihad contre l’» occupation de la terre des lieux saints » perçue comme « la plus grande de toutes les agressions ». Dans ce cadre, Ben
Laden et Zawahiri semblent avoir été conscients des limites de la capacité de ralliement de la seule cause de « libération de la péninsule » auprès des audiences islamiques. Ils
auraient été alors conscients de la nécessité d’adjoindre à celle-ci, celles notamment de Palestine et d’Irak, plus « parlantes » à l’opinion ciblée . Ici, nous ne sommes pas en présence d’une pure instrumentalisation (ces questions sont aussi importantes pour les hérauts d’Al Qaïda), mais d’une stratégie d’emphase
(qui occulte l’ordre de préférence normative pour une meilleure efficience de propagande). L’opportunisme de cette stratégie d’adjonction peut être déduit du passé activiste de la mouvance en
Afghanistan. En effet, quoiqu’ils puissent en dire à ce sujet, Ben Laden et ses compagnons ne semblaient pas choqués outre mesure des « 70 ans d’humiliation subis par l’Umma » (notamment en Palestine) lorsqu’ils étaient objectivement alliés aux Américains dans le combat anti-soviétique, avant l’installation des premiers GI’s dans la
péninsule arabique. L’opportunisme de cette stratégie peut aussi être révélé par le discours de Ben Laden du 7 octobre : il y accorde une grande importance à la question palestinienne en
évoquant notamment les souffrances de quatre villes cisjordaniennes. Son mot de fin semble même placer la sécurité de la Palestine au cœur du nouvel « équilibre de la terreur » imposé
aux Etats-Unis, mais la question centrale (pour lui) de la péninsule arabique enveloppe notablement sa péroraison :
« Tout musulman doit se soulever à l’appel de sa religion, et les vents de la foi et du changement se soulèvent pour mettre fin à l’injustice et à la fausseté religieuse dans la péninsule de
Mohammad, paix sur lui. Quant à l’Amérique, je lui adresse à elle et son peuple des mots succincts : je jure par Dieu tout puissant que l’Amérique et ceux qui y vivent ne pourront jouir de
sécurité tant que celle-ci ne sera pas effectivement une réalité en Palestine, et tant que les armées impies ne se retireront pas de la terre de Mohammad, paix sur lui ».
Mais cet opportunisme sera le mieux manifesté lorsque Zawahiri, après avoir martelé (dans son ouvrage Chevaliers sous la bannière du Prophète) la nécessité pour Al Qaïda de « se rapprocher
des masses » et de « tenter de leur faire comprendre sa cause dans un style qui rende la vérité accessible à tous ceux qui veulent la connaître », constate (bien après l’Iran et le
Hezbollah il faut dire) que « le slogan que l’Umma a bien compris et auquel elle adhère, depuis cinquante ans, est l’appel au jihad contre Israël » .
Il sera manifesté enfin par défaut à partir de 2003 où l’on verra la Palestine (inaccessible) cesser d’occuper conjoncturellement le devant de la scène rhétorique de Ben Laden et ses acolytes
(les faisant éviter ainsi un aveu d’impuissance) au profit de l’Irak (aux frontières bien plus perméables), nouveau théâtre de prédilection jihadiste contre « les Infidèles »
.
Zarkawi contre les chiites d’Irak et du Hezbollah
Si Al Qaïda a pu à ce point délaisser une approche discursive axée sur la Palestine, c’est que Washington et Londres lui ont bien donné une occasion de le faire. Par le biais de leur invasion de
l’Irak, la mouvance avait en effet une potentialité d’insertion jihadiste majeure dans ce pays. En fait, « les Américains n’ont pas pu saisir, malgré les signaux qui étaient déjà là,
qu’Al-Qaida pourrait utiliser l’Irak comme un terrain de combat ». Profitant d’un « choc psychologique de dépossession » ambiant en milieu
arabo-sunnite , le salafiste jihadiste jordanien Abou Mous’ab al Zarkawi réussit à rallier divers islamistes radicaux, arabes et irakiens, candidats au jihad
contre l’Amérique. Si leur nombre est minoritaire par rapport aux autres agents de l’» insurrection sunnite », leur impact se fait surtout sentir au
niveau de leur combat idéologique contre « les chiites ». Dans le « Message à l’Umma » qui lui est attribué, Zarkawi les accuse d’être – propos d’Ibn Taymiya à l’appui
– les suppôts intemporels des ennemis de l’Umma. Plus récemment, l’Amérique a bien compris que ces « firaq bâtiniya » (parties qui cachent leur jeu)
et « râfida » (hérétiques) constituent « un cheval de Troie par lequel les fils de l’islam peuvent être pris à revers ». Mis à part leur « mainmise » sur les postes
sensibles (police, armée…) en Irak, « ils » sont surtout accusés de projeter l’instauration d’un « Etat hérétique qui s’étend de l’Iran en passant par l’Irak, la Syrie [qualifiée
de bâtiniya en allusion à son « régime alaouite »], le Liban hezbollahi, et les monarchies du Golfe en carton dont le territoire est parsemé de repères hérétiques ». Ainsi, le Hezbollah – qui constitue l’une des parties chiites qui s’est le plus opposée à l’invasion américaine et qui a même soutenu la voie de la
« résistance armée » dans l’Irak d’après-guerre – se retrouve sous le feu des diatribes de Zarkawi. Les chiites semblent ainsi exécrés pour ce
qu’ils sont, bien plus que pour ce qu’ils font. Pour autant, l’attentat à la voiture piégée du 29 août 2003 devant le mausolée de l’imam Ali à Najaf (causant la mort de l’ayatollah Mohammad Baqer
al Hakim et de plus de quatre-vingt pèlerins) s’inscrit dans une optique éminemment politique : faire payer au « chiisme irakien » ses
accointances supposées ou réelles avec les Etats-Unis et l’Iran, et provoquer la fitna (grande discorde), seule jugée capable d’aboutir au « sursaut des sunnites » face à leurs ennemis.
C’est dans cet esprit qu’aura lieu aussi, à l’occasion de la commémoration d’Ashura le 2 mars 2004, une série d’attentats-suicides faisant plus de 180 morts
et 500 blessés à Karbala et Bagdad. Les attentats zarkawistes ne sont pas sans provoquer un malaise sécuritaire en milieu chiite glocal. Au Liban, il nous
sera révélé « en coulisse » par la phrase laconique suivante : « Le phénomène des attentats-suicides contre les chiites en Irak ne tranquillise personne. Qui sait si demain
certains ne viendraient pas se faire exploser au Liban ? »
Ces craintes ne sont pas irréalistes lorsque l’on sait que Zarkawi jouit d’une grande popularité au sein du groupe salafiste palestinien Usbat al Ansar situé dans le camp de Aïn al Heloué à
Saïda, à quelques kilomètres de la banlieue sud de Beyrouth . Elles ne sont pas irréalistes d’autant plus que ce groupe n’est pas seulement virtuellement lié
au salafisme jihadiste ; sa participation dès 2003 – bien qu’à petite échelle – à l’activisme jihadiste en Irak est avérée tant au niveau de son embrigadement d’islamistes palestiniens que
libanais . Elles ne sont pas irréalistes enfin lorsque l’on saura que peu de temps avant sa mort, et dans un message audio diffusé sur Internet, Zarkawi avait
vertement critiqué le Hezbollah en considérant qu’il servait comme un « bouclier protecteur à l’ennemi sioniste face aux attaques des mujâhidîn [sunnites] à partir du Liban ». En tentant de « décrédibiliser » l’aptitude jihadiste du Hezbollah, ce message s’inscrit sans nul doute à notre sens dans une optique de surenchère
identitaire (tournant autour du « meilleur jihadisme » en présence sur la scène islamique), destinée à « marquer des points » contre le parti khomeyniste libanais dans le
cadre de la conquête des cœurs et des esprits islamiques.
Verve explosive du Hezbollah contre le salafisme jihadiste et recentrage sur la Palestine
Avant même la charge verbale zarkawiste à son encontre, les attentats-suicides d’août 2003 et de mars 2004 vont amener le Hezbollah à changer sensiblement son approche de la scène irakienne. S’il
y a maintien absolu des critiques à l’encontre des Etats-Unis, il y a aussi plus grande attention au niveau des assignations données aux « opérations armées » (elles ne sont plus
automatiquement catégorisées en tant qu’» actions de résistance ») et dépréciation explicite du salafisme jihadiste.
« Lors de la commémoration de la mort de Sayyed Hakim, j’ai dit et aujourd’hui je répète : si le Mossad ou la CIA sont derrière ces attentats, cela constituera une consolation pour nous
tous. Mais si derrière se tient un groupe extrémiste et sclérosé qui vit encore au Moyen-Age, qui n’a ni raison ni cœur, ni religion ni morale et qui prétend relever de l’islam… C’est là le grand
danger et la tragédie que doit confronter l’Umma. […] Je vous assure que tout groupe sclérosé dont la religion est la mort et le versement du sang est honni de la part des sunnites avant les
chiites. […] Qui exécute donc des opérations-martyre et suicide de nos jours à part les “gens dogmatisés” ? […] C’est là une marque fondamentale qui pointe [sur l’identité des instigateurs]
».
Le souci du Hezbollah de marginaliser identitairement les instigateurs est – outre son caractère véridique – de mise pour juguler toute fitna, encourager une condamnation « sunnite »
sans appel des attentats et sauvegarder son capital de sympathie panislamique. Or nous l’avons vu, ce capital dérive en grande partie de son approche de la question palestinienne, d’où la
nécessité pour lui de voir préservé le caractère fondamental de cette question dans l’imaginaire de l’Umma. Ainsi (et contrairement à Al Qaïda), c’est la Palestine et non l’Irak qui constitue la
question centrale pour le parti et c’est elle qui détermine prioritairement son agenda . Dès lors, et face aux « manquements de résistance chiite en
Irak » et aux projets de fitna zarkawistes, l’entreprise de (re)focalisation du Hezbollah sur la Palestine relève, plus que jamais, d’une tentative de
réorientation du « public islamique » vers la scène qui lui assure le plus de crédibilité, d’aisance et de sécurité identitaire. Après le coup retentissant de la libération de centaines
de prisonniers des geôles israéliennes (fin janvier 2004) , l’assassinat par Israël, le 22 mars 2004, du guide spirituel du Hamas, cheikh Ahmad Yassin, donnera
l’occasion au Hezbollah d’afficher à nouveau une solidarité sans faille avec cette cause (avec le pilonnage notamment des postes de Tsahal à Chebaa) .
retouches